Destins de l'adresse

Isabelle Alafandary, Chantal Delourme, richard Pedot

 

 

  1. Lancer une nouvelle revue de critique littéraire par un numéro consacré aux « destins de l'adresse », c'est à la fois reconnaître le pouvoir du texte littéraire, interroger le réseau complexe des instances qui en sont les relais et d'emblée situer la littérature à l'intersection de différents champs, la philosophie, la psychanalyse, la critique littéraire, la linguistique. Ce choix critique implique de prendre la mesure de l'acuité des questions qui se posent quand sont abordés les effets de sens et les différentes logiques qui président à leurs trajectoires, et de donner à entendre la pertinence actuelle de ce questionnement, qui, de différentes façons, ne cesse d'interroger la part de la destination que pour mieux se confronter à un reste qui, en dernière instance, toujours lui échappe.

  2. La scène de l'adresse, ainsi que le montre le recueil des articles, peut emprunter à une distribution que l'on pourrait dire théâtrale des instances de la réception d'une parole, d'un texte, d'une oeuvre, instances à travers lesquelles s'imaginarise, parfois en un jeu de renvois spéculaires, la place de l'autre sous les traits du destinataire. Les axes pragmatiques qui structurent la fiction, l'œuvre poétique aussi bien que la forme de la lettre ouverte, sont nombreux à orienter ainsi depuis cette scène imaginaire la visée de leur objet, le parcours de leur sens, dramatisant ainsi les enjeux, les renvois ou les obstacles du vouloir dire.

  3. Mais au lieu de peupler la scène de la réception d'un ballet de figures, elle peut s'inscrire dans la diégèse en tant que structure d'appel ou dans le poème en tant que prosopopée. La scène de l’adresse est alors problématisée, dissonante; le destinataire manque à l'appel, ou bien c'est en tant qu'il manque qu'il est adressé, et qu'il est répondu de son nom. L'adresse impossible devient alors le ressort même de la fiction, et peut alors être investie d'un questionnement éthique et politique. Elle cristallise alors à elle seule une réflexion sur le temps, l'histoire, la responsabilité par rapport au tort, la possibilité de la transmission. C'est aussi l'envers de cette scène, qu'interroge le volume lorsque l'adresse, portant le sillage de ses aliénations, court en sous main dans la production du texte, voire en détermine la dynamique même. L'adresse est alors moins scène que trace des déterminations sourdes, des identifications insues et des conflits irrésolus qui divisent l'énonciation et énoncent à travers elle l'à rebours d'une loi temporelle.

  4. Site, ou plutôt circulation des figures et des instances du sens, la question de l'adresse est ce à travers quoi peuvent s'entr'expliquer l'un l'autre les différents champs qui s'intéressent au déchiffrement du sens, comme le montre l'entrecroisement des théories critiques dans les différents articles. Ainsi le conte de Poe donne-t-il lieu à une circulation inédite des effets de la lettre entre les textes psychanalytiques ou philosophiques qui la commentent et, à travers elle, se répondent l'un à l'autre.  Alors même que la fiction semble préserver sa résistance à l'interprétation, la lettre se trouve donc à travers tous les tours de la circulation que permet son adresse dans la fiction, être l'occasion d'une élaboration théorique majeure dans le texte de Lacan inaugurant une scène critique aux retentissements innombrables. De même lorsque la philosophie s'intéresse à la littérature, comme dans le cas de « Bartleby », ce n'est pas sans être lue à son tour par la circulation de certains signifiants majeurs. Pouvoirs de l'énigme, adresses impossibles, reste qui toujours la déborde, l'adresse est un enjeu de forces sans doute encore plus que d'instances que distribue le langage mais qui tout aussi souvent le dé-situent.



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